Kavumu-Gitarama, 6 avril 1960.
Monsieur le Résident Général,
J'ai l'honneur d'attirer l'attention de votre haute Autorité sur les graves
dangers pour l'ordre public et la démocratisation du pays que comporterait l'ajournement des
élections communales.
Je le fais en mon nom personnel et aussi au nom du Mouvement de l'Emancipation
Hutu (Parmehutu), dont j'assume la présidence. Nous comprenons sans doute les craintes du Gouvernement
belge devant la recommandation de la Mission de l'ONU, l'attitude du Gouvernement belge est défendable.
Mais il y a aussi la réalité actuelle du Ruanda que votre Autorité n'ignore pas - votre dernier discours
nous a montré que vous vous rendez compte des réalités psycho-politiques du Ruanda actuel. Nous savons,
par ailleurs, que la Belgique est trop honnête pour se retirer du Territoire sans avoir mené à bout
l'oeuvre de démocratisation qu'elle a commencée. Aussi, est-ce avec le ferme espoir de contribuer
à l'ordre et à la démocratisation du pays du Ruanda que je vous transmets les observations suivantes,
concernant l'ajournement éventuel des
élections.
1- L'ajournement des élections - du moins des
élections communales -
détruirait l'autorité de l'administration belge tutélaire. Ce serait confirmer les faux bruits
des féodaux qui présentaient les avis et ordonnances sur les élections comme des mensonges du
gouvernement belge. L'autorité du tuteur européen est actuellement la seule planche de salut
qui reste au peuple du Ruanda. Et en restant dans le jeu Unar (par l'ajournement des
élections)
on ôte au peuple cette seule planche de salut qui lui restait.
Ajourner les
élections, c'est ouvrir la voie à l'anarchie complète: il est
bon que l'administration sache à quoi elle s'engage en ajournant les
élections. C'est
l'Autorité du Roi des Belges, c'est 'autorité du Résident et des Administrateurs, c'est
l'autorité du Résident Général, qui est bafouée par l'éventuel ajournement des
élections:
votre dernière ordonnance concernant les mesures pratiques des élections indique encore
bien la date du sept, les gens le savent, les féodaux vont courir les collines en disant
que les Belges avaient menti et qu'il n'y aura pas d'élections! Ne détruisez pas l'autorité
belge en ajournant les
élections communales.
2- Le souci de faire effectuer en même temps les élections au Ruanda
et en Urundi est compréhensible; mais il est clair qu'il est mal en accord avec les réalités
des deux pays. Le Ruanda vit dans une situation troublée, une situation anormale au fond, car
tout au Ruanda est spécial, intérimaire, sauf l'autorité tutélaire la seule stable actuellement.
Le malaise du Ruanda ne peut plus durer sans exposer le pays à une nouvelle secousse. L'Urundi
n'est pas dans ce cas. Du reste, le gain pour la démocratie en Urundi est hypothétique: pourquoi,
pour des hypothèses, faut-il condamner les populations ruandaises à d'éventuelles secousses qui
ne manqueront pas si l'on ajourne les
élections?
L'administration belge se rend-elle compte que l'ajournement des
élections pourrait
produire même en Urundi des effets désastreux? Que le Ruanda puisse attendre l'Urundi pour la date
des élections législatives, cela peut se comprendre, mais le malaise actuel au Ruanda exige que ne
soient pas ajournées les
élections communales.
3- Par ajournement des
élections, les regards sont fixés désormais vers
la Table Ronde!
Nous voyons là un piège qui servira sûrement aux menées des féodaux. Ceux-ci
avaient lancé le bruit: il n'y aura pas d'
élections au mois de juin; les Belges vous trompent!
Car les Belges doivent d'abord partir et nous laisser l'indépendance. Par l'ajournement des
élections, on déplacerait le centre d'intérêt vers la Table Ronde. Et si cette Table Ronde
était sabotée comme il est à prévoir! Il est à craindre, il est même certain que les
féodaux vont provoquer tout un jeu d'obstructions de cette Table Ronde. A la fin, la
démocratie et l'autorité du gouvernement tutélaire se trouveront dans une impasse.
Il est bon que le gouvernement sache à quoi il s'engage en acceptant le déplacement
du centre d'intérêt, en ajournant les
élections.
Signalons que l'obstruction des
élections était relativement difficile
car l'opinion du peuple pouvait immédiatement intervenir; ce qui n'est plus possible pour
la Table Ronde ou tout au moins très difficile, la Table Ronde étant une réalité déjà
éloignée des vues immédiates du peuple.
Nous conjurons votre haute Autorité de ne pas jeter la démocratie et
le crédit du gouvernement dans une impasse.
4- Il est certain qu'au cours d'une réunion des partis politiques
à Kigali les 23-24 mars les partis démocratiques eux-mêmes se sont prononcés pour la Table
Ronde avant les
élections.
C'est d'abord qu'ils ignoraient la situation de la Belgique avec la Table
Ronde économique du Congo et, de plus, ils envisageaient en ordre principal la question Mwami.
Vous n'ignorez pas Monsieur le Résident Général, le malaise que cause au pays la question Mwami.
Au lieu d'être le centre de l'union du pays, le Mwami est cause de malaise et division et le malaise
est grave, car il s'agit de la démocratisation du pays. Pour un individu faut-il que le Gouvernement
belge condamne un peuple à rester dans la féodalité et sous une dictature insupportable? Pour qui
veut l'Ordre la Paix et la Démocratie, la question Mwami devrait être résolue le plus tôt possible.
Les décrets en vigueur donnent assez de pouvoir aux autorités tutélaires pour résoudre la question.
Et à manquer de hardiesse et de rapidité, on met la démocratie et l'autorité belge dans une impasse.
Certain parti propose un referendum sur le Mwami.
Le coup de Mwima a-t-il été soumis
au referendum? Les commandos
batwa de
novembre ont été envoyés après quel referendum? Les populations
seront-elles d' abord informées sur les responsabilités de Nyanza en novembre 1959?
Voici pour terminer, les mesures que notre parti propose au gouvernement tutélaire:
-
La destitution immédiate du Mwami et son remplacement par un Mwami intérimaire
dont le statut sera décidé par le Conseil supérieur du pays, issu des prochaines élections.
-
Le maintien des
élections communales en juin 1960: cela permettra d'ailleurs
de mesurer la valeur réelle des partis pour la composition de la Table Ronde.
-
La Table Ronde après les
élections communales et avant les élections
législatives: celles-ci peuvent attendre l'éventualité du Burundi.
Cette chronologie est la seule capable de sauver la démocratie pour
le Ruanda et de ne pas jeter l'autorité tutélaire dans une impasse par le déplacement de
centre d'intérêt. Elle seul prépare un dénouement pacifique à l'avenir immédiat et futur du pays.
Devant la situation actuelle du Ruanda, la seule planche de salut pour
les populations est le gouvernement tutélaire et son autorité: ajourner les élections - du
moins les
élections communales - serait détruire cette planche de salut et ouvrir la voie
à l'anarchie.
Déplacer le centre d'intérêt en ajournant les élections c'est jeter la
démocraties et l'autorité tutélaire dans une impasse inextricable.
Vous n'êtes pas sans vous rendre compte, Monsieur le Résident Général,
que déplacer le centre d'intérêt n'assure rien: car même la critique éventuelle de
l'opinion internationale sera plus aggravée par un jeu qui mettrait l' autorité dans une impasse.
Déplacer la date des
élections, la Table Ronde n'en devient-elle
elle-même pas tout au moins hypothétique?
Veuillez agréer, Monsieur le Résident Général, l'assurance de ma
considération la plus distinguée.
Pour le Mouvement de l'Emancipation Hutu:
Le président
(sé) Gr. KAYIBANDA